Essai ◆ À paraître
Rome n'est pas tombéeelle est devenue le sol
Cet essai paraîtra prochainement en revue.
Conçu par Raphaël Gialdini et Matteo Bernabei, écrit par Matteo Bernabei.
Ce que l'Empire romain apprend à l'Europe sur l'art de faire un monde commun sans nation.
Conçu par Raphaël Gialdini et Matteo Bernabei, écrit par Matteo Bernabei.
« Si nous voulons comprendre l'essence de l'enfer, il faut commencer par examiner l'essence du paradis qui en est l'origine. »
— Milan Kundera, entretien avec Philip Roth (Parlons travail)
Chaque fois qu'on rapproche l'Europe de Rome, c'est pour annoncer une chute. Les barbares seraient déjà aux portes, la décadence aurait commencé, et notre Union ne serait que la dernière saison d'un empire avant l'effondrement. Renversons l'image.
Le traité fondateur s'est signé à Rome ; le prix le plus convoité de l'Europe porte le nom de Charlemagne ; les pères fondateurs ont rêvé carolingien. L'Europe ne ressemble pas à Rome par accident : elle se pense déjà romaine, sans le savoir. Et si Rome a quelque chose à nous dire, ce n'est pas comment un monde finit. C'est comment il commence. Car Rome n'est pas tombée. Elle est devenue le sol sous nos pieds.
En 212, un édit de Caracalla — la Constitutio Antoniniana — étend la citoyenneté romaine à presque tous les hommes libres de l'empire. Non pour effacer les appartenances locales, mais pour les coiffer : on reste de sa cité, de sa langue, de ses dieux, et l'on devient romain par-dessus. Une citoyenneté qui s'ajoute au lieu de remplacer. En 1992, à Maastricht, l'Europe refait le geste : une citoyenneté européenne posée sur les citoyennetés nationales, sans les dissoudre. On n'a pas cessé d'être français, polonais, sicilien ; on l'est devenu d'une seconde manière. Deux fois, à dix-sept siècles de distance, le même tour de force — appartenir à deux ordres à la fois, sans avoir à choisir.
Les stoïciens avaient rêvé d'une cité du genre humain. Rome fut la seule à lui donner des murs. Car Rome n'était pas une ville : c'était un monde qui avait gardé le nom d'une ville. Les Romains le disaient d'un seul souffle — urbi et orbi, à la Ville et au monde — comme si une cité et la terre entière tenaient dans une seule adresse. Civitas et orbis : le particulier devenu universel sans qu'aucun peuple le fonde.
De là ce qu'aucune nation moderne n'a su refaire : on pouvait être citoyen de deux mondes à la fois. D'Athènes, de Carthage ou de Lyon — et de Rome, c'est-à-dire du monde. Devenir romain, ce n'était pas quitter sa ville pour une autre : c'était ajouter la terre entière à sa maison, sans rien lâcher de ce qu'on était. Rome n'était pas une cité de plus. C'était le toit commun.
Paul Veyne l'a montré — l'Empire ne tenait pas par un « nationalisme » romain. Il n'y avait pas d'idée de race ; la société était multiethnique et mêlée ; Rome absorbait la culture des peuples conquis sans en faire un conflit d'identité. Elle tenait par le droit, par une culture partagée, par l'évergétisme des riches, par la cooptation des notables. Rome tenait sans demos. C'est exactement ce que l'Europe tente.
L'analogie la plus profonde n'est pas institutionnelle. Elle est anthropologique.
Le passage de la République à l'Empire ne déplace pas seulement des frontières : il fabrique un homme. Le citoyen républicain — militant, voué tout entier à la cité, lui donnant ses biens, son temps, son nom — cède la place au sujet impérial, replié sur son intériorité, sur le souci de soi. On change d'échelle et l'on change d'âme : ce n'est plus la même façon d'être au monde. Rome n'a pas agrandi un territoire : elle a fabriqué un homme. Voilà la question qu'aucun essai de géopolitique ne pose. Non pas : où passeront les frontières de l'Europe ? Mais : quel sujet l'Europe est-elle en train de produire ?
Il y a deux manières d'appartenir. On peut comprendre un citoyen — le réduire à une catégorie, un statut, un bulletin : un individu juridique, interchangeable, que n'importe quel autre pourrait remplacer sans que rien manque. Ou on peut le sentir — saisir ce qu'il a d'irréductible, le faisceau singulier de ce qu'il apporte et qu'aucun autre n'apporte. Le citoyen romain n'était pas un individu juridique ; il était cela même que la cité tirait de lui, et qui ne valait pour personne d'autre. La citoyenneté de Maastricht, elle, est juridique, mince, faite de droits et de libre circulation. Elle ressemble au sujet, non au militant. Elle comprend ses citoyens ; elle ne les sent pas encore.
Reste à dire où l'analogie se brise. C'est là qu'elle devient honnête. Rome fut une conquête ; l'Europe, un traité : la flèche du pouvoir est inversée. Rome eut, à la fin, un empereur, une armée, un centre. L'Europe n'a ni demos, ni armée propre, ni souverain unique — et « l'État » est précisément ce qui lui manque. Rome réglait sa légitimité par le culte impérial et le pain distribué ; l'Europe réclame une légitimité démocratique sans peuple pour la lui donner. Avec quoi la remplace-t-elle ? Du droit, de la prospérité, de la paix.
Ceux qui prophétisent la chute s'arrêtent ici, satisfaits : voyez, l'Europe n'est qu'une Rome sans légions, mûre pour les barbares. Mais c'est mal lire, et Rome, et l'Europe. L'absence de peuple n'est pas une décadence : c'est le problème de départ. Le même que Rome a eu à résoudre.
Alors posons la question jusqu'au bout. Rome a fait son peuple en bâtissant — non en proclamant l'égalité, mais en posant un sol. Elle a porté l'eau, la route et la loi jusque dans ses provinces les plus pauvres, et trois siècles plus tard la périphérie lui rendait des empereurs : l'Espagne conquise a fini par régner. Relever une province, ce n'est pas l'égaler ; c'est la hisser au-dessus du seuil où elle peut enfin grandir seule. Faire les lois est rapide ; faire les peuples est lent.
Qu'on imagine une province qui manque d'eau, et toutes les autres mises au défi d'y pourvoir : la meilleure idée l'emporte, celle qui gagne construit, et la province qui manquait a ses aqueducs. Le concours fait ce que l'aumône ne fera jamais — il enrichit celui qui résout et relève celui qui manquait, sans humilier ni l'un ni l'autre. C'est l'évergétisme des Romains, ces riches qui offraient les thermes et les jeux, rendu au mérite : on ne donne plus pour être aimé, on bâtit pour que le sol monte.
Et comme les cités grecques, qui se faisaient la guerre mais déposaient les armes pour Olympie et se reconnaissaient grecques le temps d'un agôn, l'Europe pourrait se faire dans ses propres jeux — de l'art, de la science, de l'ouvrage — où l'on couronne une province au lieu de la conquérir. Non une foi commune : un rite commun. La forme partagée, non la vérité partagée — car les dieux de Rome ne légiféraient pas sur la morale, et c'est pour cela qu'ils toléraient tout.
Au sommet, un homme que les provinces choisiraient ensemble ; et comme ces empereurs venus d'Espagne ou d'Afrique sans que nul s'en émeuve, peu importerait d'où il vient. Le glaive qu'il tiendrait ne serait pas le sien : tourné vers la frontière et non vers le forum, il jurerait fidélité à la loi et non à l'homme — car Rome a chancelé le jour où ses armées ont juré fidélité à des généraux plutôt qu'à elle. Et à chaque province son statut : à celle qui a des îles au-delà des mers, à celle qui parle deux langues dans ses montagnes. Un monde qui admet la contradiction n'a pas besoin de l'écraser.
Ici, il faut tourner la lame contre soi. Tout cela est un rêve de paradis, et l'enfer germe dans le rêve de paradis. Une Europe qui voudrait ses provinces égales, identiques, réconciliées devrait tôt ou tard expulser celles qui refusent de l'être — et les maîtres du paradis se mettraient à bâtir leur petit goulag à côté de l'Éden. Pour comprendre l'enfer, examiner le paradis dont il provient : c'est de l'idylle européenne qu'il faudrait avoir peur, pas des barbares. La seule Europe défendable est celle qui relève ses provinces sans les égaliser, qui partage une forme sans imposer une âme. Le sol, pas le paradis.
Rome n'est pas tombée : elle est devenue le sol sous nos pieds, celui sur lequel nous marchons sans le voir. Reste à savoir si nous saurons, à notre tour, devenir le sol de quelqu'un — sans rêver d'être son ciel.
Références. Milan Kundera, Parlons travail (entretien avec Philip Roth) ; Paul Veyne, Sexe et pouvoir à Rome et Quand notre monde est devenu chrétien ; Valéry Laurand, La Politique stoïcienne.